Mémoire de guerre

Un an après le début de l'opération Allied Force, un officier de l'escadron EC 3/3 se souvient. Pour nous il évoque les souvenirs de sa première expérience du feu.
 
Sa première mission lors de la Guerre du Kosovo a été son baptême du feu. Cette nuit là, quand il a fermé la verrière de son Mirage, quand son co-équipier a lancé le moteur et quand le jet s'est arraché à la piste post-combustion allumée, ce pilote français a éprouvé un "sentiment étrange" comme il dit. Deuxième instant clé : quand il a oté les sécurités de ses armements au passage des lignes ennemies. Ensuite ... "dès que ça tire, on se dit qu'on agit pour une petite parcelle de la paix et ça fait chaud au coeur, même si des gens souffrent peut-être en dessous".
 
Il porte beau avec ses cheveux poivre et sel et sa carrure de rugbyman. Il a une trentaine d'année et sa combinaison de vol est badgée du macaron de l'escadron de chasse 3/3 Ardennes. Sur l'écusson figurant un Mirage est brodé son surnom de guerre: "MIKE".
 
Ce navigateur officier systèmes d'armes sur Mirage 2000D a fait la guerre pour la première fois de sa vie au dessus de la Yougoslavie. Quand on lui demande combien de missions il a effectué, cet homme discret, qui tient à rester anonyme, se contente d'expliquer qu'à raison de 400 sorties pour les appareils de l'Armée de l'air française, les équipages ont accompli 10 à 20 missions en moyenne. Avant d'ajouter: "c'est largement suffisant et on peut s'estimer heureux d'en être tous revenus. On a eu un gros potentiel de chance avec nous".
 
Il est vrai que ce capitaine a vu au plus près la défense anti-aérienne serbe, d'autant mieux qu'ayant toujours volé de nuit, pu voir nettement les obus traçants et les flux de combustion des missiles. Il a fallu être vigilant et, du coup, la précision n'est parfois ressentie. "Quand c'était trop chaud avec la DCA serbe, il a fallu esquiver, ce qui nous a empêché de tirer nos bombes. C'est un sentiment de rage qui vous étreint alors d'avoir pris des risques pour rien. J'ai même des collègues qui ont dû larguer en urgence pour être plus manoeuvrant et s'en sortir alors qu'ils volaient pourtant à 7000m d'altitude". Autre difficulté pour les pilotes quand ils étaient dans le collimateur des radars et des canons, viser juste. "Quand nous partions en évasion serrée, il était alors impossible d'être concentré sur le tir à 100 %" explique cet Officier système d'armes. Le guidage laser des bombes de 250 kilos ne fait pas tout. Encore faut il que l'opérateur assis en place arrière du Mirage 2000 D puisse maintenir le rayon laser sur l'objectif.
 
Le capitaine de l'escadron EC 3/3 se souvient que les tirs étaient loin d'être parfaits. "On peut estimer que dans 5 % des cas, armes étaient défaillantes et que dans 5  % encore, il y avait des erreurs d'appréciation". Lui n'avoue aucun de ces dommages collatéraux qui animaient les débriefings au Quartier Général de l'Otan à Bruxelles, quand le porte parole Jamie Shea ait soumis aux feux roulants des correspondants de presse. "Je n'ai aucun regret dans le sens où les objectifs qui m'étaient signés étaient clairement identifiés et ils étaient strictement militaires: couper des ponts, détruire des casernes, faire exploser des dépôts d'armement, atteindre des usines de construction de missiles". A propos de ces bavures qui ont coûté la vie à des civils, l'officier de l'Armée de l'air dit avoir été choqué par les images diffusées par la télévision. Pas tant celles des vices mais par celles du point de presse quotidien de l'OTAN. "J'avais l'impression qu'il s'agissait d'un tribunal, que la presse tait là que pour juger notre travail qui était déjà suffisamment difficile et dangereux".
 
Avec ce grand saut, après des années d'entraînement, "Mike" garde de ses vols dans le ciel yougoslave le souvenir d'une expérience professionnelle très enrichissante". Il a tiré de nombreuses leçons sur lui-même ("on relativise les choses") et ses camarades (" le travail en équipe est obligatoire dans ce genre de conflit et de coalition"). Comme tous les pilotes et les navigateurs qui sont partis en mission, il a fallu aussi faire montre d'adaptabilité. En effet, les chasseurs bombardiers français avaient reçu un entraînement spécifique: l'attaque à basse et très basse altitude, le 2000D permettant, grâce à son système de suivi terrain, de voler à 100  m d'altitude et 1000km/h, de jour comme de nuit, y compris quand le brouillard sévit. Or, en Serbie au Kosovo, le niveau de vol minimal était de 5000 m afin d'éviter les dangers du système de défense sol-air des Serbes. "Cela a demandé du travail reconnaît le navigateur, mais grâce à notre entraînement en France et nos participations à Red Flag aux Etats Unis, la plupart d'entre nous a été à-même de s'adapter rapidement".
 
Cette remise en cause était finalement un facteur supplémentaire de stress. Et du stress, il y en avait plus que de raison. "Le théâtre d'opérations évoluait chaque jour. Chaque mission était différente. Les menaces étaient sans cesse plus fortes. Plus ça ait, plus on nous tirait dessus. D'autant qu'au fil des missions, il nous a fallu traverser des zones franchement hostiles pour rapprocher au plus près des cibles dans des sites parfaitement défendus. Là, on prenait de très gros risques".
 
Reste pour ce capitaine la fierté d'avoir "libéré un pays de l'oppression".
 
Aujourd'hui, l'entraînement a repris, toujours aussi exigeant. Les vols ne sont aucunement fades. "Les contraintes du temps de paix sont tout autant stressantes, qu'il s'agisse des règles de la circulation aérienne civile ou de l'évitement des populations pour réduire les nuisances. Je vous assure que c'est aussi difficile à prendre à compte que d'éviter les missiles ennemis en Serbie". La peur du crash reste également une obsession. "Après une longue période sans accident mortel dans la force aérienne française, statistiquement, le risque d'accident grandit au fil des jours. La pression est donc grande pour que nous maintenions le taux d'attrition quasiment nul".
 

Philippe LECAPLAIN
 
Article publié dans Le monde de l'aviation nº19. Janvier 2000
 
Couverture
 

 
Copyright © 1999-2003 Association de l'Escadron de chasse 03.003 " Ardennes ". Tous droits réservés. Toute reproduction de ce site strictement interdite sans accord écrit.