OPERATION TRIDENT
Mission de nuit au-dessus de
la Serbie.
Après
être rentrés à l'hôtel nous reposer quelques heures en fin d'après-midi
(comme prévu la fête du mariage bat son plein dans les salons!), nous revenons
sur base. En arrivant, l'officier renseignement nous confirme l'approbation de
notre objectif par les instances décisionnelles françaises. Nous dînons
rapidement et nous nous retrouvons pour le briefing.
Pour la plupart, nous avons déjà effectué une demi-douzaine de missions,
toujours avec le même équipier, aussi le briefing
est il succinct mais complet, mettant en exergue les particularités de la
mission.
A l'issue, nous avons le temps de nous équiper et de réviser nos procédures de récupération en territoire ennemi en cas d'éjection. Au fur et à mesure que l'heure du décollage approche, les rires se font un peu plus nerveux. Nous nous dirigeons vers les avions, échangeons quelques mots avec nos mécaniciens, toujours soucieux de connaître notre destination, les défenses et la météo escomptées. Pendant que mon pilote fait le tour de l'avion, je prépare le système à inertie, effectue les vérifications d'usage. Heure de la mise en route arrive, un dernier salut à nos mécaniciens et nous roulons dans l'obscurité ; il est deux heures du matin. Le décollage et la montée nous permettent d'apprécier la beauté de Venise la nuit, «moment de douceur dans un monde de brutes!». L'avion radar AWACS* est contacté, il nous confirme le bon fonctionnement de notre répondeur IFF*, indispensable pour effectuer la mission. Nous survolons la Croatie, puis la Hongrie. De gros nuages d'orage, des cumulo-nimbus, se forment. Nous les rencontrerons sûrement au retour. Nous rejoignons la zone de ravitaillement quand j'entends à la radio des annonces de départ de missiles sol-air et d'artillerie antiaérienne. La partie s'annonce serrée! Heureusement, la zone de ravitaillement est à l'abri de ces menaces. Après avoir effectué le plein en carburant, nous fonçons vers la frontière. La sélection de l'armement maintes fois vérifiée l'est encore une fois. Ça y est, nous sommes chez l'ennemi !
- «Garde de l'avance», dis je à mon pilote, «nous allons éviter la zone
dangereuse. Nous rejoindrons le rait plus tard!».
Des
lueurs inquiétantes montent à notre droite, loin. Le danger momentanément évité, c'est le rush vers l'objectif. J
'active le pod de désignation laser (PDLCT) pour rechercher la zone assignée.
Dès lors, c'est mon pilote qui, équipé de ses jumelles de vision nocturne, a
seul en charge notre sécurité pendant que je me concentre sur l'identification
de l'objectif et le guidage de la munition.
- «Je vois la zone de l'objectif»
Au
même instant deux explosions dans mon écran VTL*; les bombes de VOLVO 41 et 42
viennent d'impacter, immédiatement suivies par l'annonce du succès de ces
tirs. Nous savons maintenant que notre objectif sera la zone de distribution par
vole routière. Recherche des repères étudiés à la préparation, un moment
de doute. Ça y est,je la tiens!
- «Target!»
- «Ok, on ne descendra pas, forte activité AAA*», me répond mon pilote.
Sans
ordre, VOLVO 44 s'est approché pour que nos bombes arrivent simultanément.
- «Désignation»
Le
domaine de tir apparaît.
- «Tir»
Mon pilote écrase la détente.
Un avion, plus léger d'une tonne,
fait un bond, puis entame son évasive, VOLVO 44 toujours proche, nous suit.
Dans l'écran, la station de distribution est maintenant parfaitement visible.
Quarante secondes de temps de chute, c'est très long !
- « 20
secondes……10 secondes……5,4,3,2,1... Impact!»
Dans le coin de l'écran,
un fuseau blanc est apparu, fugitif puis une explosion, énorme. Des morceaux de
tôles volent à plusieurs centaines de mètres. je vois également l'explosion
de la bombe de notre équipier, en plein sur la valve. Bingo!
Je regarde dehors et
soudain, comme un coup de poing dans l'estomac ; un éclair plus bas, puis une
flamme bleutée!
- «Départ missile,
huit heures»
Mon pilote, qui l'a vu également,
a déjà dégauchi. Je sais qu'il a le doigt sur le bouton de largage des
bidons, prêt à s'en servir s'il le faut. La cassette de notre équipier nous
apprendra qu'il a eu la même réaction, au même moment. Mimétisme de
l'entraînement ?
Soulagement, le missile se
perd dans la nuit ! Le cap est mis au nord, vers la frontière. A ma droite, la
limite entre la Serbie et la
Roumanie est très simple
à deviner. La Serbie est plongée dans l'obscurité, la Roumanie est éclairée.
Tout un symbole!
- «Alors ?»
Le traditionnel pouce levé
leur signifie la réussite de la mission. Descendant de l'avion, mon pilote et
moi, nous nous serrons la main. Geste simple, pudique mais intense, qui scelle,
soir après soir, le pacte qui nous unit.
Ensuite, après le debriefing
des films qui confirmeront la réussite de la mission, nous allons manger un
petit quelque chose à la cantine française, «la Cahuta». Notre cuisinière,
bien évidemment surnommée «Maïté», est aux petits soins pour nous.
Puis nous rentrons à l'hôtel
vers sept heures du matin. Nous croisons les derniers convives du mariage,
surpris de voir passer cette équipe quelque peu hagarde.
Ainsi s'achève une mission
de guerre au dessus de la Serbie, semblable aux 395 autres effectuées par
les équipages de Mirage 2000D pendant
ce conflit.
Capitaine P.
Navigateur officier système d'armes
Escadron de Chasse 3/3 «Ardennes»
Article
publié dans Armée d’aujourd’hui n° 248 Mars 2000.
Glossaire
:
CAOC : Combined Air Operations Center.
DMPI : Desired Main Point of Impact.
AWACS : Airborne Warning And Control System.
IFF : Identification Friend or Foe.
PDLCT
: Pod de Désignation Laser et Caméra Thermique.
VTL
:Visualisation Téte Latérale.
AAA
: Artillerie Anti-Aérienne.