OPERATION TRIDENT

Mission de nuit au-dessus de la Serbie.  

  Samedi 24 Mai 1999, hôtel Rustica, dans la région de Trévise. Les équipages du détachement Mirage 2000D rejoignent les véhicules qui vont les emmener sur la base aérienne d'Istrana. Dans le hall de l'hôtel, les préparatifs d'un mariage prévu dans l'après-midi sont en cours. Voilà qui promet quelques difficultés pour pouvoir dormir avant la mission du soir!

 Hier, le commandant d'escadrille a assigné le missions en fonction des premiers éléments reçus de l'état-major de l'opération, le CAOC* de Vicenza. Notre patrouille a pour objectif un dépôt de carburant dans le sud-est de Belgrade. Situé en bordure du Danube, il ne devrait pas être difficile à identifier. Mais il est défendu par des batteries de missiles anti-aériens moyenne portée SA-6. En arrivant sur la base, notre officier renseignement nous tend la pochette comportant tous les éléments, y compris ceux provenant des correspondants français à la cellule de préparation des raids de la base d'Aviano: indicatif, zone de ravitaillement, cheminement, volume d'avions impliqués mais également le plan général élaboré par le responsable du raid. Notre indicatif sera VOLVO et nous serons inclus dans un raid de trente-deux avions. En tant que VOLVO 43, nous serons leader de la dernière patrouille de deux Mirage 2000D. Les points à viser (DMPI's*) sont assignés : VOLVO 41 et 42 emporteront chacun une bombe guidée laser GBU12 de 250 kg et détruiront deux des trois valves d'alimentation destinées à l'approvisionnement par voie fluviale. Deux minutes plus tard, chargés d'une bombe guidée laser de mille kilogrammes nous détruirons la zone de distribution par voie routière et VOLVO 44, notre équipier se chargera, avec une GBU12, de détruire la dernière valve. En cas d'échec de VOLVO 41 ou 42, notifié par mot code nous prendrions leur DMPI pour objectif. Les configurations sont notifiées aux mécaniciens qui, dès lors, n'auront de cesse de préparer nos avions et de monter les armements. Pendant ce temps, deux membres de la patrouille se chargent du tracé de la mission, les autres préparent les cartes, s’occupent des fréquences etc…

Après être rentrés à l'hôtel nous reposer quelques heures en fin d'après-midi (comme prévu la fête du mariage bat son plein dans les salons!), nous revenons sur base. En arrivant, l'officier renseignement nous confirme l'approbation de notre objectif par les instances décisionnelles françaises. Nous dînons rapidement et nous nous retrouvons pour le briefing. Pour la plupart, nous avons déjà effectué une demi-douzaine de missions, toujours avec le même équipier, aussi le briefing est il succinct mais complet, mettant en exergue les particularités de la mission.

A l'issue, nous avons le temps de nous équiper et de réviser nos procédures de récupération en terri­toire ennemi en cas d'éjection. Au fur et à mesure que l'heure du décol­lage approche, les rires se font un peu plus nerveux. Nous nous diri­geons vers les avions, échangeons quelques mots avec nos mécaniciens, toujours soucieux de connaître notre destination, les défenses et la météo escomptées. Pendant que mon pilote fait le tour de l'avion, je prépare le système à inertie, effectue les vérifications d'usage. Heure de la mise en route arrive, un dernier salut à nos méca­niciens et nous roulons dans l'obs­curité ; il est deux heures du matin. Le décollage et la montée nous permettent d'apprécier la beauté de Venise la nuit, «moment de douceur dans un monde de brutes!». L'avion radar AWACS* est contacté, il nous confirme le bon fonctionnement de notre répondeur IFF*, indis­pensable pour effectuer la mission. Nous survolons la Croatie, puis la Hongrie. De gros nuages d'orage, des cumulo-nimbus, se forment. Nous les rencontrerons sûrement au retour. Nous rejoignons la zone de ravitaillement quand j'entends à la radio des annonces de départ de missiles sol-air et d'artillerie anti­aérienne. La partie s'annonce serrée! Heureusement, la zone de ravitaillement est à l'abri de ces menaces. Après avoir effectué le plein en carburant, nous fonçons vers la frontière. La sélection de l'armement maintes fois vérifiée l'est encore une fois. Ça y est, nous sommes chez l'ennemi !

- «Garde de l'avance», dis je à mon pilote, «nous allons éviter la zone dangereuse. Nous rejoindrons le rait plus tard!».

 Des lueurs inquiétantes montent à notre droite, loin. Le danger momentanément évité, c'est le rush vers l'objectif. J 'active le pod de désignation laser (PDLCT) pour rechercher la zone assignée. Dès lors, c'est mon pilote qui, équipé de ses jumelles de vision nocturne, a seul en charge notre sécurité pendant que je me concentre sur l'identification de l'objectif et le guidage de la munition.

- «Je vois la zone de l'objectif»

Au même instant deux explosions dans mon écran VTL*; les bombes de VOLVO 41 et 42 viennent d'impacter, immédiatement suivies par l'annonce du succès de ces tirs. Nous savons maintenant que notre objectif sera la zone de distribution par vole routière. Recherche des repères étudiés à la préparation, un moment de doute. Ça y est,je la tiens!

- «Target!»

- «Ok, on ne descendra pas, forte activité AAA*», me répond mon pilote.

Sans ordre, VOLVO 44 s'est approché pour que nos bombes arrivent simultanément.

- «Désignation»

Le domaine de tir apparaît.

- «Tir»

Mon pilote écrase la détente. Un avion, plus léger d'une tonne, fait un bond, puis entame son évasive, VOLVO 44 toujours proche, nous suit. Dans l'écran, la station de distribution est maintenant parfaitement visible. Quarante secondes de temps de chute, c'est très long !

- « 20 secondes……10 secondes……5,4,3,2,1... Impact!»

Dans le coin de l'écran, un fuseau blanc est apparu, fugitif puis une explosion, énorme. Des morceaux de tôles volent à plusieurs centaines de mètres. je vois également l'ex­plosion de la bombe de notre équi­pier, en plein sur la valve. Bingo!

Je regarde dehors et soudain, comme un coup de poing dans l'es­tomac ; un éclair plus bas, puis une flamme bleutée!

- «Départ missile, huit heures»

Mon pilote, qui l'a vu également, a déjà dégauchi. Je sais qu'il a le doigt sur le bouton de largage des bidons, prêt à s'en servir s'il le faut. La cassette de notre équipier nous apprendra qu'il a eu la même réac­tion, au même moment. Mimétisme de l'entraînement ?

Soulagement, le missile se perd dans la nuit ! Le cap est mis au nord, vers la frontière. A ma droite, la limite entre la Serbie et la

Roumanie est très simple à deviner. La Serbie est plongée dans l'obs­curité, la Roumanie est éclairée. Tout un symbole!

 Au retour le cumulo-nimbus prévu est là. Nous devons monter au niveau 450 (environ treize mille mètres) pour l'éviter. Le compte rendu à chaud de la mission effectué auprès de l'AWACS, nous prenons, silencieusement, le chemin du retour.

  Arrivés à Istrana après 3 h 30 de vol de nuit, nous coupons les moteurs, ouvrons les verrières et humons l'air tiède de la nuit. Les mécaniciens s'approchent.

- «Alors ?»

Le traditionnel pouce levé leur signifie la réussite de la mission. Descendant de l'avion, mon pilote et moi, nous nous serrons la main. Geste simple, pudique mais intense, qui scelle, soir après soir, le pacte qui nous unit.  

Ensuite, après le debriefing des films qui confirmeront la réussite de la mission, nous allons manger un petit quelque chose à la cantine française, «la Cahuta». Notre cuisinière, bien évidemment surnommée «Maïté», est aux petits soins pour nous.  

Puis nous rentrons à l'hôtel vers sept heures du matin. Nous croisons les derniers convives du mariage, surpris de voir passer cette équipe quelque peu hagarde.  

Ainsi s'achève une mission de guerre au dessus de la Serbie, semblable aux 395 autres effectuées par les équipages de Mirage 2000D pendant ce conflit.

  NOTA : Les dates et l'hôtel cités sont fictifs.

 

Capitaine P.

Navigateur officier système d'armes 

Escadron de Chasse 3/3 «Ardennes»

Article publié dans Armée d’aujourd’hui n° 248 Mars 2000.  

Glossaire :

CAOC : Combined Air Operations Center.

DMPI : Desired Main Point of Impact.

AWACS : Airborne Warning And Control System.

IFF : Identification Friend or Foe.

PDLCT : Pod de Désignation Laser et Caméra Thermique.

VTL :Visualisation Téte Latérale.

AAA : Artillerie Anti-Aérienne.