OPERATION TRIDENT

Une journée ordinaire d'officier mécanicien.

    Le commandant Sylvie Thiébaut a participé à l'opération Trident du 19 avril au 7 Juin 1999, en tant qu'officier adjoint technique sur Mirage 2000 D. Une expérience forte, entre tension, fatigue mais aussi soulagement et sentiment du devoir accompli. Récit... avec une certaine émotion.

 Jour J, 10 heures 30: une petite voiture parmi d'autres à la sortie de Trévise.

 La Lorraine, c'est loin. Quelque part là-bas, vers le Nord. Ici, le printemps italien donne au paysage un air de vacances. Maisons et jardins sont richement fleuris. La vie semble s'écouler paisiblement. 

Je dois m'arrêter devant un mur gris équipé d'un portail métallique. La vue des militaires en tenue de combat me sort de ma rêverie et me ramène brusquement à ce qui est notre réalité depuis plusieurs semaines déjà. Avec ceux de Nancy Ochey, Je participe à ce qu'il faut bien appeler la guerre du Kosovo. Exodes massifs, purification ethnique, massacres .... ce sinistre vocabulaire avait déjà beaucoup servi, il n'y a pas si longtemps, en ex-Yougoslavie.

 Après un coup d’oeil sur l'activité de la nuit, sur la programmation des vols de l’après-midi et une présentation de la situation technique et logistique, j’enfourche le vélo et parcours le parking sur lequel sont stationnés nos quinze Mirage 2000 D. Malgré la fatigue, quelques mécaniciens s'affairent encore en attendant la relève. Très vite, l'équipe « montante » est au complet, prête à faire face aux sollicitations et aux imprévus des prochaines 24 heures. Le déjeuner et ses inévitables « pasta » en constituent le prologue.

"Premier départ d'avions dans un relative sérénité. Les gestes ont été répétés jour après jour, lors des entraînements."

 La météo est clémente. Les objectifs opérationnels étant assignés, l’armement est défini pour les missions de jour. Je distribue le travail. Les différentes équipes de piste s'organisent et se répartissent les tâches: pose des nacelles d'armement laser, nettoyage des éjecteurs, confection et pose des chargeurs, plein des convertisseurs, préparation des avions, visite journalière... Les bombes, assemblées dans la matinée par nos armuriers, sont disponibles sur les remorques de transport. Le convoi de munitions emprunte le taxiway et s'arrête devant les avions. Les opérations se répètent mais la routine n'a pas sa place. C’est de l'armement réel que nous manipulons, du « BDG » (bon de guerre) comme nous disons. Les gestes sont précis, les contrôles rigoureux.

Ce premier départ d'avions s'effectue dans une relative sérénité. L'entraînement en métropole, ces gestes répétés jour après jour, ne sont pas étrangers à la chose. Et puis il fait jour, ce qui contribue sans doute à ce climat détendu.

 Pendant la durée des vols, l’activité technique ne s'arrête pas. Il faut déjà penser aux vols de nuit et les opérations de maintenance programmées doivent être conduites dans les délais.

Le bruit d'un avion de transport se fait entendre. Il s'agit probablement d'une « VAM  Munitions ». Si la célérité des gens de « l'arrière » ne se dément pas, la pièce de rechange destinée à lever l'indisponibilité du 639, et commandée cette nuit même, doit se trouver à bord.

Arrivée de munitions par voie aérienne militaire

 Le ciel se couvre: le choix de l'armement et les horaires de nuit ne peuvent pas être encore arrêtés. Cela me vaut de nombreux aller et retour entre la piste et la salle d'opérations où la concentration est palpable. Les différentes hypothèses de configuration des avions, les contraintes en personnel et en matériels, les temps de mise en oeuvre sont analysés avec le commandant d'escadron avant de déterminer la butée horaire fixant l'activité précise de nuit. Sur ses directives, j’organise la réunion des responsables de «  la mécanique » et coordonne leurs activités.

 Les avions de retour des premières missions rejoignent le parking. Peu de pannes sont constatées. Elles sont rapidement résorbées. Bombes de 250 kg, MK 82, BGL, GBU12, Magic... les avions sont rechargés.

Les armuriers s'apprêtent à rouler une bombe guidée laser de 1000kg sous un Mirage 2000D.

 La nuit étend peu à peu son voile. Les « formes 11 » sont remplies et signées. Les horaires affichés au tableau d'ordre ne devraient plus changer. Après un repas pris en commun, le ballet nocturne peut commencer. Prélude à un spectacle très particulier, le parking s'illumine. Je me surprends à contempler les avions, personnages presque vivants d'un étrange son et lumière.

 Les premiers équipages arrivent au bureau de piste. Le silence se fait pesant. Les jumelles de vision nocturne sont réglées méticuleusement. Pilote, navigateur, mécanicien, personne n'a le coeur à plaisanter.

Ensemble, presque avec recueillement, ils se dirigent vers les avions. Les rnécaniciens accomplissent les derniers gestes : tour de l'avion, injection des clefs I.F.F. Tous les spécialistes sont là, prêts à parer à toute éventualité.

 L'émotion se lit sur les visages au fur et à mesure que les équipages s'installent. Aucun ne prête attention aux chaussures mouillées et à la pluie qui glisse doucement le long des tenues imperméables.

Tour avant une mission de frappes de nuit.

 Nous y sommes: les équipages sont aux commandes, les verrières se referment. Les minutes s'écoulent lentement. Seul le bruit des groupes d'alimentation des mâts d’éclairage vient rompre le silence. Jamais la nuit n'a paru aussi oppressante. Et puis soudain, la tension redouble. Les mises en route successives et les ultimes vérifications avant le roulage indiquent que le départ est imminent.

Une coupure moteur: un avion est en panne! Tel un essaim d’abeilles, équipages et mécaniciens accourent vers l'avion de remplacement. L'installation est rapide, quelques mots amicaux sont échangés non moins rapidement.

Un dernier signe de la main. Les avions roulent maintenant vers le point de manoeuvre.

 La pluie continue à tomber mais les mécaniciens restent là, sur le parking à attendre patiemment le décollage. Ils suivent des yeux les flammes de la postcombustion qui ne sont bientôt que des points lumineux.

 Je connais la difficulté de ces missions nocturnes... la menace adverse. Mes pensées vont vers les équipages, mes collègues de travail: je fais une prière fugitive pour que tous soient ici dans quelques heures.

 La tension est encore présente. On tente de l'évacuer autour de la chaleur d'un café, avant de s'allonger une heure ou deux en attendant le retour des avions.

 La nuit est maintenant très avancée. Le jour pointe. Les mécaniciens de Cambrai croisent ceux de Nancy. Alors qu’à son tour, le parking des Mirage 2000C s'illuminé, les M 2000D se po­sent et rejoignent les uns après les autres leur emplacement, guidés par les bâtons lumineux des pistards.

 Ils étaient là à leur départ; ils sont là à leur retour. Ce sont les mêmes méciniciens qui attendent leurs avions, leurs équipages, avec une curiosité non dissimulée. Tout l'armement a-t-il été tiré ? Avec succès ? Comment s'est déroulée la mission ? L'avion est-il « bon » ? La déception est grande quand une patrouille regagne le parking avec son armement. Sentiment paradoxal que celui-ci!

La joie du retour, la vue d’un sourire, les retrouvailles et c'est le retour à la sérénité. Le soulagement est général.

Les équipes de remise en oeuvre et de dépannage s'activent. Les armuriers préparent de nouveaux chargeurs, pour moi il s'agit à présent de penser à la «  paille » : bilans d'activités, comptes rendus techniques, commandes de matériels...

"Il s'agit à présent de penser à la "paille"..."

Je parcours une nouvelle fois le parking, observant chacun des quinze avions, satisfaite bien sûr de la mission accomplie mais émue pour ces malheureux, de l'autre côté de l'Adriatique.

Les mécaniciens quittent tour à tour la base pour profiter d'un repos mérité. La nouvelle équipe va prendre le relais. J'achève quelques menus travaux avant de passer les consignes à mon adjoint technique qui prend la suite.

Base italienne d'Istrana.

Jour J + 1 heures: une voiture parmi d'autres sur la route de Trévise...

Commandant Sylvie Thiébaut

Chef des Services Techniques de l’EC 03.0033  « Ardennes »

Article publié dans Air Actualités Décembre 1999.

Photos Adc Claude Haller - Sirpa Air